Il n'y a rien de plus estimable que le bon sens & et la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai & du faux. Toutes les autres qualités d'esprit ont des usages bornés; mais l'exactitude de la raison est generalement utile dans toutes les parties & dans tous les emplois de la vie. Ce n'est pas seulement dans les sciences qu'il est difficile de distinguer la venté de l'erreur, mais aussi dans la plûpant des sujets dont les hommes parlent, & des affaires qu'ils traitent. Il y a presque par-tout des routes differentes, les unes vraies, les autres fausses & c'est à la raison d'en faire le choix. Ceux qui choisissent bien, sont ceux qui ont l'esprit juste ceux qui prennent le mauvais parti, sont ceux qui ont l'esprit faux, & c'est la premiere & la plus importante difference qu'on peut mettre entre les qualités de l'esprit des hommes.
Ainsi la principale application qu'on devroit avoir, seroit de former son jugement & de le rendre aussi exact qu'il le peut être, & c'est à quoi devroit tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquerir les sciences, & on se devroit servir au-contraire, des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison la justesse de l'esprit étant infiniment plus considerable que toutes les connoissances speculatives, ausquelles on peut arriver par le moyen des sciences les plus veritables& les plus solides. Ce qui doit porter les personnes sagesà ne s'y engager qu'autant qu'elles peuvent servir à cette fin, & à n'en faire que l'essai & non l'emploi des forces de leur esprit.
Si l'on ne s'y applique dans ce dessein, on ne voit pas que l'étude de ces sciences speculatives, comme de la Geometrie, de l'Astronomie, & de la Physique, soit autre chose qu'un amusement assez vain, ni qu'elles soient beaucoup plus estimables que l'ignorance de toutes ces choses, qui a au-moins cet avantage qu'elle est moins penible, & qu'elle ne donne pas lieu à la sotte vanité que l'on tire souvent de ces connoissances steriles & infructueuses.
Non seulement ces sciences ont des recoins & des enfoncemens fort peu utiles mais elles sont toutes inutiles, si on les considere en elles-mêmes & pour elles-mêmes. Les hommes ne sont pas nés pour employer leur temps à mesurer des lignes, à examiner les rapports des angles, à considerer les divers mouvemens de la matiere. Leur esprit est trop grand, leur vie trop courte, leur temps trop précieux pour l'occuper à de si petits objets Mais ils sont obligés d'être justes, équitables, judicieux dans tous leurs discours, dans toutes leurs actions, & dans toutes les affaires qu'ils manient ; & c'est à quoi ils doivent particulierement s'exercer & se former.
Ce soin & cette étude est d'autant plus necessaire, qu'il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. On ne rencontre par-tout que des esprits faux, qui n'ont presqu'aucun discernement de la venté, qui prennent toutes choses d'un mauvais biais, qui se payent des plus mauvaises raisons ; & qui veulent en payer les autres; qui se laissent emporter par les moindres apparences; qui sont toûjours dans l'excès & dans les extremités; qui n'ont point de serres pour se tenir fermes dans les ventés qu'ils savent, parceque c'est plutôt le hazard qui les y attache, qu'une solide lumiere ou qui s'arrêtent au-contraireà leur sens avec tant d'opiniâtreté, qu'ils n'écoutent rien de ce qui les pourroit détromper; qui décident hardiment ce qu'ils ignorent, ce qu'ils n'entendent pas, & ce que personne n'a peut être jamais entendu qui ne font point de difference entre parler & parler; ou qui ne jugent de la venté des choses que par le ton de la voix celui qui parle facilement & gravement a raison celui qui a quelque peine à s'expliquer, ou qui fait paroitre quelque chaleur, a tort. Ils n en savent pas davantage.
C'est pourquoi il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs. Quiconque a dessein de piper le monde, est assûré de trouver des personnes qui seront bien-aises d'être pipées ; & les plus ridicules sottises rencontrent toûjours des esprits ausquels elles sont proportionnées. Après que l'on voit tant de gens infatués des folies de l'Astrologie judiciaire,& que des personnes graves traitent cette matiere sérieusement, on ne doit plus s'étonner de rien. Il y a une constellation dans le ciel qu'il a plu à quelques personnes de nommer Balance, & qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent; la balance est le symbole de la justice donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes& équitables. Il y a trois autres signes dans le Zodiaque, qu'on nomme l'un Belier, l'autre Taureau, l'autre Capricorne,& qu'on eût pu aussi-bien appeller Elephant, Crocodile,& Rhinocerot le Belier, le Taureau & le Capricorne sont des animaux qui ruminent: donc ceux qui prennent medecine, lorsque la lune est sous ces constellations, sont en danger de la revomir. Quelques extravagans que soient ces raisonnemens, il se trouve des personnes qui les débitent, & d'autres qui s'en laissent persuader.
Cette fausseté d'esprit n'est pas seulement cause des erreurs que l'on mêle dans les sciences, mais aussi de la plûpart des fautes que l'on commet dans la vie civile, des querelles injustes, des procès mal fondés, des avis temeraires, des entreprises mal concertées. Il y en a peu qui n'ayent leur source dans quelque erreur & dans quelque faute de jugement : de sorte qu'il n'y a point de défaut dont on ait plus d'intérêt de se corriger.
Mais autant que cette correction est souhaitable, autant est-il difficile d'y refissir ; parcequelle dépend beaucoup de la mesure d'intelligence que nous apportons en naissant. Le sens commun n'est pas une qualité si commune que l'on pense. Il y a une infinité d'esprits grossiers & stupides que l'on ne peut reformer en leur donnant l'intelligence de la venté, mais en les retenant dans les choses qui sont à leur portée, & en les empêchant de juger de ce qu'ils ne sont pas capables de connoître. Il est vrai neanmoins qu'une grande partie des faux jugemens des hommes ne vient pas de ce principe, & qu'elle n'est causée que par la précipitation de l'esprit, & par le défaut d'attention, qui fait que l'on juge temerairement de ce que l'on ne connoît que confusément & obscurément. Le peu d'amour que les hommes ont pour la venté, fait qu'ils ne se mettent pas en peine la plûpart du temps de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Ils laissent entrer dans leur ame toutes sortes de discours & de maximes, ils aiment mieux les supposer pour veritables que de les examiner : s'ils ne les entendent pas, ils veulent croire que d'autres les entendent bien ; & ainsi ils se remplissent la memoire d'une infinité de choses fausses, obscures, & non entendues, & raisonnent ensuite sur ces principes, sans presque considerer ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils pensent.
La vanité & la présomtion contribuent encore beaucoup à ce défaut. On croit qu'il y a de la honteà douter & à ignorer; & l'on aime mieux parler & décider au hazard, que de reconnoître qu'on n'est pas assez informé des choses, pour en porter jugement. Nous sommes tout pleins d'ignorances & d'erreurs;& cependant on a toutes les peines du monde de tirer de la bouche des hommes cette confession si juste & si conformeà leur condition naturelle : Je me trompe, & je n'en sai rien.
Il s'en trouve d'autres au-contraire qui ayant assez de lumiere pour connoître qu'il y a quantité de choses obscures& incertaines, & voulant par une autre sorte de vanité témoigner qu'ils ne se laissent pas aller à la credulité populaire, mettent leur gloire à soûtenir qu'il n'y a rien de certain, ils se déchargent ainsi de la peine de les examiner; & sur ce mauvais principe ils mettent en doute les verités les plus constantes, & la Religion même. C'est la source du Pyrrhonisme qui est une autre extravagance de l'esprit humain, qui paroissant contraire à la temerité de ceux qui croient & décident tout, vient neanmoins de la même source, qui est le défaut d'attention. Car comme les uns ne veulent pas se donner la peine de discerner les erreurs : les autres ne veulent pas prendre celle d'envisager la venté avec le soin necessaire pour en appercevoir l'évidence. La moindre lueur suffit aux uns pour les persuader des choses très fausses & elle suffit aux autres pour les faire douter des choses les plus certaines : mais dans les uns & dans les autres, c'est le même défaut d'application qui produit des effets si differens.
La vraie raison place toutes choses dans le rang qui leur convient; elle fait douter de celles qui sont douteuses, rejetter celles qui sont fausses, & reconnoître de bonne-foi celles qui sont évidentes, sans s'arrêter aux vaines raisons des Pyrrhoniens qui ne détruisent pas l'assûrance raisonnable que l'on a des choses certaines, non pas même dans l'esprit de ceux qui les proposent. Personne ne douta jamais serieusement s'il y a une terre, un soleil & une lune, ni si le tout est plus grand que sa partie. On peut bien faire dire exterieurement à sa bouche qu'on en doute, parceque l'on peut mentir; mais on ne le peut pas faire dire à son esprit. Ainsi le Pyrrhonisme n'est pas une secte de gens qui soient persuadés de ce qu'ils disent ; mais c'est une secte de menteurs. Aussi se contredisent-ils souvent en parlant de leur opinion, leur coeur ne pouvant s'accorder avec leur langue, comme on le peut voir dans Montagne, qui a tâché de le renouveller au dernier siecle.
Car après avoir dit que les Academiciens étoient differens des Pyrrhoniens, en ce que les Academiciens avouoient qu'il y avoit des choses plus vraisemblables que les autres, ce que les Pyrrhoniens ne vouloient pas reconnoître, il se declare pour les Pyrrhoniens en ces termes : L'avis, dit il, des Pyrrhoniens esi plus hardi, & quani & quani plus vraisemblable. Il y a donc des choses plus vraisemblables que les autres : & ce n'est point pour faire une pointe qu'il parle ainsi, ce sont des paroles qui lui sont échappées sans y penser,& qui naissent du fond de la nature, que le mensonge des opinions ne peut étouffer.
Mais le mal est que dans les choses qui ne sont pas si sensibles ces personnes qui mettent leur plaisir à douter de tout, empêchent leur esprit de s'appliquer à ce qui les pourroit persuader, ou ne s'y appliquent qu'imparfaitement, & ils tombent par là dans une incertitude volontaire à l'égard des choses de la Religion ; parceque cet état de tenebres qu'ils se procurent leur est agreable, & leur paroît commode pour appaîser les remords de leur conscience,& pour contenter librement leurs passions.
Ainsi comme ces déreglemens d'esprit qui paroissent opposés, l'un portant à croire legerement ce qui est obscur & incertain, & l'autre à douter de ce qui est clair & certain, ont neanmoins le même principe, qui est la negligence à se rendre attentif autant qu'il faut pour discerner la verité ; il est visible qu'il y faut remedier de la même sorte, & que l'unique moyen de s'en garantir est d'apporter une attention exacte à nos jugemens & à nos pensées. C'est la seule chose qui soit absolument necessaire pour se défendre des surprises. Car ce que les Academiciens disoient, qu'il étoit impossible de trouver la venté, si on n'en avoit des marques, comme on ne pourroit reconnoître un esclave fugitif qu'on chercheroit, si on n'avoit des signes pour le distinguer des autres au cas qu'on le rencontrât, n'est qu'une vaine subtilité. Comme il ne faut point d'autres marques pour distinguer la lumiere des tenebres, que la lumiere même qui se fait assez sentir; ainsi il n'en faut point d'autres pour reconnoître la verité, que la clarté même qui l'environne,& qui se soumet l'esprit & le persuade malgré qu'il en ait; de sorte que toutes les raisons de ces Philosophes ne sont pas plus capables d'empêcher l'ame de se rendre à la vérité, lorsqu'elle en est fortement penetrée, qu'elles sont capables d'empêcher les yeux de voir, lorsqu'étant ouverts ils sont frappés par la lumiere du soleil.
Mais parceque l'esprit se laisse quelquefois abuser par de fausses lueurs, lorsqu'il n'y apporte pas l'attention necessaire,& qu'il y a bien des choses que l'on ne connoît que par un long & difficile examen ; il est certain qu'il seroit utile d'avoir des regles pour s'y conduire de telle sorte, que la recherche de la venté en fût & plus facile& plus sûre; & ces regles sans doute ne sont pas impossibles. Car puisque les hommes se trompent quelquefois dans leurs jugemens, & que quelquefois aussi ils ne s'y trompent pas, qu'ils raisonnent tantôt bien & tantôt mal;& qu'après avoir mal raisonné ils sont capables de reconnoître leur faute, ils peuvent remarquer en faisant des reflexions sur leurs pensées, quelle methode ils ont suivie lorsqu'ils ont bien raisonné, & quelle a été la cause de leur erreur lorsqu'ils se sont trompés, & former ainsi des regles sur ces reflexions pour éviterà l'avenir d'être surpris.
C'est proprement ce que les philosophes entreprennent, & sur quoi ils nous font des promesses magnifiques. Si on les en veut croire, ils nous fournissent dans cette partie qu'ils destinentà cet effet, & qu'ils appellent Logique, une lumiere capable de dissiper toutes les tenebres de notre esprit : ils corrigent toutes les erreurs de nos pensées, & ils nous donnent des regles si sûres, qu'elles nous conduisent infailliblement à la venté, & si necessaires tout ensemble ; que sans elles il est impossible de la connoître avec une entiere certitude. Ce sont les éloges qu'ils donnent eux-mêmes à leurs préceptes. Mais si l'on considere ce que l'experience nous fait voir de l'usage que ces philosophes en font, & dans la Logique & dans les autres parties de la philosophie, on aura beaucoup de sujet de se défier de la verité de ces promesses.
Neanmoins oarceau'il n'est nas juste de reletter absolument ce qu'il y a de bon dans la Logique à cause de l'abus qu'on en peut faire, & qu'il n'est pas vraisemblable que tant de grands esprits qui se sont appliqués avec tant de soin aux regles du raisonnement, n'ayent rien du-tout trouvé de solide ; & enfin parceque la coûtume a introduit une certaine necessité de savoir au moins grossierement ce que c'est que Logique ; on a cru que ce seroit contribuer quelque chose à l'utilité publique, que d'en tirer ce qui peut le plus servir à former le jugement. Et c'est proprement le dessein qu'on s'est proposé dans cet ouvrage, en y ajoûtant plusieurs nouvelles reflexions qui sont venues dans l'esprit enécrivant, & qui en font la plus grande & peut-être la plus considerable partie.
Car il semble que les philosophes ordinaires ne se soient gueres appliqués qu'à donner des regles des bons & des mauvais raisonnemens. Or quoique l'on ne puisse pas dire que ces regles soient inutiles, puisqu'elles servent quelquefois à découvrir le défaut de certains argumens embarrassés,& à disposer ses pensées d'une maniere plus convaincante : neanmoins on ne doit pas aussi croire que cette utilité s'étende bien loin, la plûpart des erreurs des hommes ne consistant pas à se laisser tromper par de mauvaises consequences, mais à se laisser allerà de faux jugemens dont on tire de mauvaises consequences. C'est à quoi ceux qui jusqu'ici ont traité de la Logique ont peu cherché de remedes, & ce qui fait le principal sujet des nouvelles reflexions qu'on trouvera par-tout dans ce livre.
On est obligé neanmoins de reconnoître que ces reflexions qu'on appelle nouvelles, parcequ'on ne les voit pas dans les Logiques communes, ne sont pas toutes de celui qui a travaillé à cet ouvrage, & qu'il en a emprunté quelques-unes des livres d'un celebre philosophe de ce sîecle, qui a autant de netteté d'esprit qu'on trouve de confusion dans les autres. On en a aussi tiré quelques autres d'un petit écrit non imprimé, qui avoit été fait par feuc Monsieur Pascal, & qu'il avoit intitulé,De l'esprit Geomeirique, & c'est ce qui est dit dans le chapitre 9. de la premiere partie de la difference des définitions de nom, & des définitions de chose, & les cinq regles qui sont expliquées dans la quatriéme partie, que l'on y a beaucoup plus étenduës qu'elles ne le sont dans cet écrit.
Quant à ce qu'on a tiré des livres ordinaires de la Logique, voici ce qu'on y a observé.
Premierement, on a eu dessein de renfermer dans celle-ci tout ce qui étoit veritablement utile dans les autres, comme les regles des figures, les divisions des termes & des idées, quelques reflexions sur les propositions. Il y avoit d'autres choses qu'on jugeoit assez inutiles, comme les categories & les lieux, mais parcequ'elles étoient courtes, faciles& communes, on n'a pas cru les devoir omettre, en avertissant neanmoins du jugement qu'on en doit faire, afin qu'on ne les crût pas plus utiles qu'elles ne sont.
On a été plus en doute sur certaines matieres assez épineuses & peu utiles, comme les conversions des propositions, la démonstration des regles des figures mais enfin on s'est resolu de ne les pas retrancher, la difficulté même n'en étant pas entierement inutile. Car il est vrai que lorsqu'elle ne se termine à la connoissance d'aucune verité, on a raison de dire, Stultum est difficileshabere nugas : mais on ne la doit pas éviter de même, quand elle mène à quelque chose de vrai, parcequ'il est avantageux de s exercer à entendre les ventés difficiles.
Il y a des estomachs qui ne peuvent digerer que les viandes legeres & delicates & il y a de même des esprits qui ne se peuvent appliquer à comprendre que les verités faciles & revêtues des ornemens de l'éloquence. L'un & l'autre est une delicatesse blâmable, ou plutôt une veritable foiblesse. Il faut rendre son esprit capable de découvrir la verité, lors même qu'elle est cachée & enveloppée, & de la respecter sous quelque forme qu'elle paroisse. Si on ne surmonte cet éloignement& ce dégoût, qu'il est facile à tout le monde de concevoir de toutes les choses qui paroissent un peu subtiles & scholastiques, on étrecit insensiblement son esprit, & on le rend incapable de comprendre ce qui ne se connoît que par l'enchaînement de plusieurs propositions. Et ainsi quand une verité dépend de trois ou quatre principes qu'il est necessaire d'envisager tout à la fois, on s'éblouit, on se rebute, & l'on se prive par ce moyen de la connoissance de plusieurs choses utiles, ce qui est un défaut considerable.
La capacité de l'esprit s'étend & se resserre par l'accoûtumance, & c'est à quoi servent principalement les Mathematiques, & generalement toutes les choses difficiles, comme celles dont nous parlons. Car elles donnent une certaineétendue à l'esnrit, & elles l'exercent à s'appliquer davantage, & à se tenir plus ferme dans ce qu'il connoît.
Ce sont les raisons qui ont porté à ne pas omettre ces matieres épineuses, & à les traiter même aussi subtilement qu'en aucune autre Logique. Ceux qui n'en seront pas satisfaits s'en peuvent délivrer en en les lisant pas; car on a eu soin pour cela de les en avertir à la tête même des chapitres, afin qu'ils n'ayent pas sujet de s'en plaindre, & que s'ils les lisent ce soit volontairement.
On n'a pas cru aussi devoir s'arrêter au dégoût de quelques personnes qui ont en horreur certains termes artificiels qu'on a formés pour retenir plus facilement les diverses manieres de raisonner, comme si c'étoient des mots de magie,& qui font souvent des railleries assez froides sur baroco& baralipton, comme tenant du caractere de Pedant : parceque l'on a jugé qu'il y avoit plus de bassesse dans ces railleries que dans ces mots. La vraie raison & le bon sens ne permettent pas qu'on traite de ridicule ce qui ne l'est point. Or il n'y a rien de ridicule dans ces termes, pourvû qu'on n'en fasse pas un trop grand mystere; & que comme ils n'ont été faits que pour soulager la memoire, on ne veuille pas les faire passer dans l'usage ordinaire, & dire, par exemple, qu'on va faire un argument en bocardo, ou en felapton, ce qui seroit en effet très-ridicule.
On abuse quelquefois beaucoup de ce reproche de pedanterie,& souvent on y tombe en l'attribuant aux autres. La pedanterie est un vice d'esprit & non de profession & il y a des Pedans de toutes robes, de toutes conditions, & de tous états. Relever des choses basses & petites, faire une vaine montre de sa science, entasser du Grec & du Latin sans jugement, s'échauffer sur l'ordre des mois Attiques, sur les habits des Macedoniens, & sur de semblables disputes de nul usage; piller un Auteur en lui disant des injures, déchirer outrageusement ceux qui ne sont pas de notre sentiment sur l'intelligence d'un passage de Suetone, ou sur l'étymologie d'un mot, comme s'il s'y agissoit de la Religion & de l'État; vouloir faire soulever tout le monde contre un homme qui n'estime pas assez Ciceron, comme contre un perturbateur du repos public, ainsi que Jules Scaliger a tâché de faire contre Erasme; s'interesser pour la reputation d'un ancien philosophe comme si l'on étoit son proche parent, c'est proprement ce qu'on peut appeller pedanterie. Mais il n'y en a point à inventés, & qui n'ont pour but que le soulagement de la memoire, pourvû qu'on en use avec les précautions que l'on a marquées.
Il ne reste plus qu'à rendre raison pourquoi on a omis grand nombre de questions qu'on trouve dans les Logiques ordinaires comme celles qu'on traite dans les prolegomenes, l'universel à parte rei, les relations & plusieurs autres semblables,& sur cela il suffiroit presque de répondre qu'elles appartiennent plutôt à la Metaphysique qu'à la Logique. Mais il est vrai neanmoins que ce n est pas ce qu'on a principalement consideré. Car quand on a jugé qu'une maniere pouvoit être utile pour former le jugement, on a peu regardé à quelle science elle appartenoit. L'arrangement de nos diverses connoissances est libre comme celui des lettres d'une Imprimerie, chacun a droit d'en former differens ordres selon son besoin, quoique lorsqu'on en forme, on les doive ranger de la maniere la plus naturelle : il suffit qu'une matiere nous soit utile pour nous en servir, & la regarder non commeétrangere, mais comme propre. C'est pourquoi on trouvera ici quantité de choses de Physique & et Morale, & presque autant de Metaphysique qu'il est necessaire d'en savoir, quoique l'on ne prétende point pour cela avoir emprunté rien de personne. Tout ce qui sert à la Logique lui appartient;& c'est une chose entierement ridicule que les gehennes que se donnent certains Auteurs, comme Ramus & les Ramistes, quoique d'ailleurs fort habiles gens, qui prennent autant de peine pour borner les jurisdictions de chaque science, & faire qu'elles n'entreprennent pas les unes sur les autres, que l'on en prend pour marquer les limites des royaumes, & regler les ressorts des Parlemens.
Ce qui a porté aussi à retrancher entierement ces questions d'école, n'est pas simplement de ce qu'elles sont difficiles & de peu d'usage : on en a traité quelques-unes de cette nature : mais c'est qu'ayant toutes ces mauvaises qualités, on a cru de plus qu'on se pourroit dispenser d'en parler sans choquer personne, parcequ elles sont peu estimées.
Car il faut mettre une grande difference entre les questions inutiles dont les livres de philosophie sont remplis. Il y en a qui sont assez méprisées par ceux-mêmes qui les traitent, & il y en a au-contraire qui sont celebres& autorisées, & qui ont beaucoup de cours dans les écrits de personnes d'ailleurs estimables.
Il semble aue c'est un devoir auauel on est obligé à l'éuard de ces opinions communes & celebres, quelques fausses qu'on les croye, de ne pas ignorer ce qu'on en dit. On doit cette civilité, ou plutôt cette justice nonà la fausseté, car elle n'en mente point, mais aux hommes qui en sont prévetius, de ne pas rejetter ce qu'ils estiment sans l'examiner. Et ainsi il est raisonnable d'acheter par la peine d'apprendre ces questions, le droit de les mépriser.
Mais on a plus de liberté dans les premieres & celles de Logique que nous avons cru devoir omettre, sont de ce genre elles ont cela de commode qu'elles ont peu de credit, non seulement dans le monde où elles sont inconnues, mais parmi ceux-là même qui les enseignent. Personne, Dieu merci, ne prend interêt à l'Universel à parte rei,à l'être de raison, ni aux secondes intentions :& ainsi on n'a pas lieu d'apprehender que quelqu'un se choque de ce qu'on n'en parle point, outre que ces matieres sont si peu propres à être mises en François, qu'elles auroient été plus capables de décrier la philosophie de l'école, que de la faire estimer.
Il est bon aussi d'avertir qu'on s'est dispensé de suivre toujours les regles d'une methode tout-à-fait exacte, ayant mis beaucoup de choses dans la quatrième partie qu'on auroit pu rapporter à la seconde, & à la troisième. Mais on l'a fait à dessein, parcequ'on a jugé qu'ilétoit utile de voir en un nième lieu tout ce quiétoit necessaire pour rendre une science parfaite, ceb qui est le plus grand ouvrage de la methode dont on traite dans la quatriéme partie. Et c'est pour cette raison qu'on a reservé de parler en ce lieu-là des axiomes & des démonstrations.
Voilà à peu près les vûes que l'on a eues dans cette Logique. Peut-être qu'avec tout cela il y aura fort peu de personnes qui en profitent ou qui s'apperçoivent du fruit qu'ils en tireront parcequ'on ne s'applique guères d'ordinaire à mettre en usage des préceptes par des reflexions expresses mais on espere neanmoins que ceux qui l'auront lue avec quelque soin en pourront prendre une teinture qui les rendra plus exacts & plus solides dans leurs jugemens, sans même qu'ils y pensent, comme il y a de certains remedes qui guerissent des maux en augmentant la vigueur & en fortifiant les parties. Quoi qu'il en soit, au-moins n'incommodera-t-elle pas longtemps personne, ceux qui sont un peu avancés la pouvant lire & apprendre en sept ou huit jours & il est difficile que contenant une si grande diversité de choses, chacun n'y trouve dequoi se payer de la peine de sa lecture.
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